UN MAESTRO, UN MODELE
« Il y a une incommensurable distance du siècle de l’esprit à l’époque ou nous vivons ; et nous avons vu passer tant de grands hommes oubliés qu’il faut entreprendre aujourd’hui quelque chose de monumental, pour vivre dans la mémoire des hommes »
(Rivarol).
Ce mot de l’auteur de « Discours sur l’universalité de la langue francaise » (1874) nous porte à nous pencher sur la réalité que nous vivons spécialement chez nous, en Haiti.
Et, dans l’espèce qui nous intéresse ici, cette pensée est d’actualité.
En effet, ces dernières années, le public mélomane haitien est si souvent berné dans sa bonne foi par certains artistes, certains producteurs, certains animateurs, qu’il convient de remettre les pendules à l’heure dans notre monde musical.
Depuis quelques décades, l’on s’efforce de nous faire croire à des vedettes, à des super stars sur lesquels on nous fait épancher tous les trésors de notre sympathie.
Il est donc impérieux de lever ce rideau froissé, chiffonné que l’on a fait tomber sur les vraies valeurs encore vivantes de notre si belle musique haitienne.
Nous pensons à tout hasard à Raoul Guillaume, à Pierre Blain, à Jo Trouillot, à Serge Rosenthal, à toute une pléiade d’autres grands musiciens haitiens, instrumentistes ou vocalisateurs.
Aujourd’hui, nous comptons lever le rideau tombé sur un grand homme quelque peu oublié qui sut entreprendre une Å"uvre colossale qui lui a permis de vivre dans notre mémoire de mélomanes haitiens.
C’est d’ailleurs le sens que nous avons trouvé à ce trophée qui, le 11 novembre 2007, au Parc Historique de la Canne à sucre, a été offert par Musique en Folie à Hulric Pierre-Louis, après la brillante prestation du groupe musical qu’il co-fonda le 27 juillet 1948 avec d’autres musiciens aussi fameux que lui, mais tout aussi modestes.
Félicitations, messieurs et dames de Musique en Folie !
Que Monsieur Pierre-Louis nous permette de chatouiller un peu sa proverbiale humilité en brossant de lui et de sa prestigieuse formation musicale un élogieux tableau!
Hulric Pierre-Louis, que le Ministère de la Culture et de la Communication, la Mairie de Port-au-Prince et le Grand Orchestre Septentrional ont honoré le 17 novembre 2007, est un modèle de constance qui, pendant 59 ans, a su tenir bien haut le flambeau, sans jamais défaillir, un homme qui, malgré vents et marées, a pu traverser avec sa barque cette mer tumultueuse que nous avons tous vécue au pays et que nous vivons encore.
Edouard Berrouet, fondateur de feu l’Orchestre Philarmonique du Cap-Haitien, disait de lui, lors des festivités marquant le vingtième anniversaire de l’Orchestre Septentrional :
"Il est connu et reconnu.
Par sa ville natale, jalouse de sa renommée et de sa gloire.
Par Port-au-Prince, la Capitale qui l’a proclamé ''Le Premier Maestro de la République’’.
Par delà nos frontières, chez nos voisins dominicains qui ont apprécié sa valeur; plus loin, hors de nos rives, dans ces iles ensoleillées ou il a été transmettre le message de notre art. Plus loin encore, au pays du Jazz, ou New-York et Chicago l’ont acclamé.
Plus loin toujours, au Canada, pays des neiges ou il a été transmettre la chaleur de la musique tropicale."
Hulric est né le 22 septembre 1928. Dès l’âge de huit ans, il s’intéresse à la musique, encouragé par son père, M. Constant Pierre-Louis.
En 1941, on le retrouve dans le Jazz du Lycée Philippe Guerrier du Cap-Haitien.
1946!
Il s’essaie à la guitare au sein du groupe Youyou.
Vers 46-47, Hulric abandonne la flûte et la guitare "pour apprendre à monter les gammes chromatiques ascendantes et descendantes du saxophone, instrument qu’il parvint à maitriser" et qu’il jouait avec brio au sein de l’Orchestre jusqu’à encore quelques cinq ans.
Hulric devait, en 1950, soit deux ans après la fondation de l’Orchestre Septentrional, en devenir le Directeur et maestro, succédant à Jean Menuau.
Depuis lors, il dirigea les destinés de l’orchestre jusqu’en 2003, mise à part la période (1954-55) au cours de laquelle, il émigra à la capitale pour assurer le rôle de premier saxophoniste de la ligne d’anche de l’ensemble du Riviera Hôtel dirigé par Guy Durosier.
Il devait revenir à la tête de l’Orchestre Septentrional en juin 1955 pour le plus grand bien de cette formation musicale qui battait de l’aile en son absence.
Hulric appartient à cette génération de grands musiciens haitiens tels Antalcidad Murat, Charles Dessalines, Raoul Guillaumme, Guy Durosier, Rodolph Legros, Webert Sicot, Nemours Jean-Baptiste, qui luttèrent pour le triomphe de notre musique.
Grâce à sa constance, à sa discipline, à sa ténacité, à son courage dans les épreuves, à de grands sacrifices consentis, le Grand Orchestre Septentrional est ce qu’il est aujourd’hui.
Pourrait-il en être autrement?
Placons l’homme dans son environnement.
Nous savons tous qu’il est né dans le département du Nord. Ainsi donc, pour reprendre le mot de Gérard Laurent, parlant de l’homme du Nord: "...
gonflé de fierté, nanti d’un nationalisme de bon aloi, il se montre, comme son Roi, hardi dans ses démarches, superbe dans son prestige, toujours drapé dans sa dignité...
" Et, si de plus nous évoquons ses Maitres du Lycée Philippe Guerrier, je veux parler de Georges Marc, de Juvigny Vaughes, de Louis Mercier, de Christian Werleigh, de Luc Grimard, et j’en passe, nous comprendrons aisément qu’évoluant dans un tel environnement, M. Pierre-Louis ne saurait se conduire différemment de ses mentors dont l’un ne cessait de répéter à ses pupilles du Lycée : " BATISSEZ DES CITADELLES DANS LES NUES."
Et c’est l’Orchestre Septentrional le premier, ses infatigables supporteurs et ses indéfectibles fans ensuite, c’est la musique haitienne enfin qui ont bénéficié des talents, de la bonne formation académique et musicale de ce grand homme du Nord qu’est Hulric Pierre-Louis.
Parlons maintenant de son Å"uvre, l’Orchestre Septentrional, cette citadelle qu’Hulric a su "bâtir dans les nues".
Le Grand Orchestre Septentrional est l’un des rares orchestres haitiens qui, pendant cinquante-neuf ans, a su conserver son rythme traditionnel en dépit des dérives et des nouvelles orientations de la musique haitienne.
Septen a gardé la même performance, malgré la disparition de grands ténors tels Roger Colas, "l’enfant chéri du Cap" qui, par sa voix d’or, immortalisa "CITE DU CAP-HAITIEN" ; Alfred Moise, célèbre maestro-compositeur qui signa avec Hulric les meilleurs succès de l’Orchestre ; Jacques Jean, dit Ti-Jacques, saxophoniste au souffle profond, compagnon de route du maestro, compositeur de l’inoubliable MONA ; Loulou Etienne, pianiste, organiste de belle eau ; Hernst Léandre, dit Papou, magicien de la guitare.
C’est que l’orchestre a su mêler du sang neuf à celui de Michel Tassy, chanteur émérite, vieux compagnon de 45 ans d’Hulric.
De nouveaux et talentueux jeunes compositeurs et musiciens continuent de nous offrir de nouveaux succès, tel "TEMOIGNAGE", titre de l’un de ses derniers compact disc que presque tous les orchestres de la nouvelle génération se font le devoir et le plaisir d’interpréter.
Il convenait donc bien d’honorer ce grand homme, ce musicien, parolier, compositeur, arrangeur, chanteur de belle trempe qui nous lègue aujourd’hui ce monument national qu’est le Grand Orchestre Septentrional qu’il construisit pierre par pierre grâce à sa constance, sa persévérance, sa grande discipline, sa ténacité et surtout grâce à son courage exemplaire dans l’adversité.
Hulric Pierre-Louis savait-il, en fondant ce « quelque chose de monumental » qu’il allait vivre et qu’il vivra longtemps encore dans la mémoire des mélomanes haitiens, pour ne pas dire, comme Rivarol, «dans la mémoire des hommes des hommes » ?
Louis A. Mercier
12 décembre 2007
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